Le patrimoine oral d’Acadie, tout comme celui du Québec, regorge d’histoires d’hommes forts, géants dont les exploits dépassent largement les frontières de leur région pour rejoindre la légende. Leur seule carrure réussissait à imposer le respect, ce qui prend, dans une société minoritaire, tout son sens.
Mon nom est Jean-Louis Gervais. J’habite à Saint-Léonard-Parent depuis toujours. J’ai fait une carrière d’enseignant dans le milieu. L’histoire que je vais raconter se passe au tout début du 20e siècle et à cette époque là, évidemment y’avait pas de tracteur, y’avait pas de charriot élévateur ni de camion, ni rien de mécaniser. Alors, c’était les habitants à l’époque et l’ouvrage se faisait avec des chevaux et à bras d’hommes dans la plupart des cas. Dans le cas de, du monsieur dont je vous parle ici, c’était Éloi Cyr, c’est un monsieur qui était, qui avait été favorisé si on peut dire, par la nature, c’était un homme qui était reconnu pour être extrêmement fort. Et il l’était aussi. Des prouesses physiques par exemple, qu’on se plaisait à raconter, c’est que pendant la saison des pommes de terre, on voyait Éloi arriver, pis y ramassait ses barris comme ça dans le champ de pommes de terre pis y mettait ça sur sa wagon, sur sa son chariot là, qui était attelé au cheval. Faisait ça à bras d’homme, les cultivateurs du temps faisaient tous ça, mais lui avait tellement de facilité à le faire que c’était remarquable. Pis vers la fin des récoltes, on raconte que dans son hangar, il empilait les barris de pommes de terre pleins l’uns par dessus les autres et parfois jusqu’à un troisième. Un barri de pommes de terre, c’est 165 livres là. Fait quand même au bout des bras comme ça là, c’est, ça prend un monsieur pour le faire. Fait qu’un beau matin, mon Éloi Cyr, pour revenir au début de l’histoire, décide qu’il a besoin d’aller faire moudre du grain pour nourrir ses animaux, il regarde dehors, pis il a neigé, alors, pis y a une croute de neige durcie sur la route et ces chevaux ne se sont pas ferrés avec des crampons, donc y peut pas prendre l’attelage habituel pour aller porter ça, son grain à moudre. Donc y décide de prendre une traine, il se laisse pas arrêter par ça lui. Il décide de prendre une traine de service là, qu’y avait à la ferme, y enlève la perche en avant de ça, une traine de 6 pieds par 2 pieds. Il met 4 poches de grains là-dessus des poches de 100 livres, pis y passe un câble en avant de ça, pis y s’attèle comme on attèlerait peut-être un cheval pis y prend la route avec ça, avec des bottes là, qui je sais pas si y avait des crampons dessus, mais en tout cas, y était certainement capable de tirer sa charge. Pis il l’a fait jusqu’à la meunerie, pis là les gens le voyait passer, le voyait venir de loin pis y dis savaient, savaient ben trop y avait juste Éloi qui aurait fait un geste comme ça, pis il était capable de le faire aussi sur comme même une assez bonne distance. C’était pas un mile mais c’était au moins 1 km. Fais que là, quand y est arrivé à la meunerie ben y était pas question qui descende, ça descendait comme le visage d’un singe le boute du chemin à la meunerie et y a ramassé ses deux deux poches, deux à la fois, pis il est descendu à la meunerie, le grain était moulu, pis après ben on a demandé à Éloi ben dis : « tu me dois 50 cents » pis ça, Éloi avait l’argent pour le payer mais toujours y a quelqu’un en face qui lui a dit : « Éloi si t’es capable de prendre tes 4 poches sur ton dos » parce que là le grain avait été cassé, « si t’es capable de prendre tes 4 poches sur ton dos pis de monter ça à ta traine, sans d’un seul coup, dans une seule allée, je te paye ton grain » mais le monsieur qui disait ça connaissait pas très très bien Éloi Cyr. La charge des 4 poches là, c’était un minimum de 350 livres qu’on voulait lui faire monter là, pis peut-être un peu plus là en tout cas, c’était pas en bas de 350 livres. Alors lui il maintenait à dire qu’y savait qui avait aucun problème, si y prenait deux sacs de chaque côté de lui-même, comme ça mais y pouvait pas, il avait seulement deux bras, pis y pouvait pas tenir deux sacs d’un bras pis deux sacs de l’autre, fais qui dit : « si y pouvait me placer un sac en avant de moi, pis un autre derrière moi, je pense que je pourrais m’arranger pour monter là ». Fais que, on a pris des câbles, pis on a fait le tour des poches pis on a fait un, on a emmanché ça en arrière, l’autre poche de derrière dans un, avec des cordes pis on lui a passé ça par dessus les épaules. Et puis il on lui a mis les deux sacs en, il s’est emparé des deux autres sacs avec ses bras pis comme ça, pouvez-vous vous imaginer la difficulté de tenir un sac qui pèse près de 100 livres là juste avec ses mains comme ça là, le tenir contre son corps, pis pas l’échapper, ben Éloi lui ça y a pas fait de problème, fais ça comme ça pis y a réussi à monter jusqu’à sa traine avec ses 4 sacs, pis quand, quand il est arrivé en haut il a placé ses sacs sur sa traine, pis il a regardé pis il a dit à l’autre au monsieur en bas y dit : « ouais mon Georges merci beaucoup »
© Institut d'études acadiennes. Tous droits réservés / All rights reserved.